Il suffit d’avoir marché un soir sous un frangipanier en fleur pour ne plus oublier son odeur. Le jour, la fleur se contente d’une présence douce. Au crépuscule, elle semble s’ouvrir à l’air et emplit les jardins d’un parfum crémeux, presque fruité, que l’on sent bien avant d’avoir aperçu l’arbre.
Une fleur venue des Amériques
Le frangipanier appartient au genre Plumeria, dans la famille des Apocynacées, celle du laurier-rose. Il est originaire des régions tropicales d’Amérique, du Mexique aux Antilles, et s’est répandu depuis dans les jardins chauds du monde entier : en Asie du Sud-Est, en Inde, dans les îles du Pacifique et de l’océan Indien. On le plante près des temples à Bali, on en tresse des colliers à Hawaï, et il est la fleur nationale du Laos.
Son nom savant rend hommage à Charles Plumier, botaniste français du XVIIe siècle qui décrivit la flore des Antilles. Son nom courant a une histoire plus parfumée : on le rattache souvent à la famille italienne Frangipani, dont un membre aurait donné son nom à une recette de gants parfumés. La fleur, dit-on, en rappelait l’odeur. La légende est difficile à vérifier, mais elle lie la fleur au métier de parfumeur depuis longtemps.
Un parfum qui attend le soir
La fleur se reconnaît entre toutes : cinq pétales épais, un peu cireux, disposés en hélice comme les ailes d’un moulin, le plus souvent blancs autour d’un cœur jaune. Son parfum évoque à la fois le jasmin, la fleur d’oranger et un fruit mûr, abricot ou pêche, avec une rondeur qui fait parfois penser au lait de coco.
Cette odeur n’est pas faite pour nous. Elle s’accentue à la tombée du jour, au moment où volent les papillons de nuit qui pollinisent l’arbre. Les botanistes notent d’ailleurs que la fleur ne leur offre presque pas de nectar : son parfum est une promesse qu’elle ne tient pas. C’est peut-être ce qui la rend si troublante.
« Le frangipanier sent comme une peau qui a gardé le soleil. Je voulais qu’il reste à cette distance-là. »
Camille Aubrac, parfumeuse de la Maison
De la fleur à l’absolue
Une fleur aussi fragile supporte mal la distillation à la vapeur. Autrefois, à Grasse, les fleurs délicates comme le jasmin et la tubéreuse étaient traitées par enfleurage : on posait les pétales sur des châssis enduits de graisse, qui absorbait peu à peu leur parfum. On emploie aujourd’hui des solvants volatils, qui donnent d’abord une concrète, une pâte cireuse, puis, après lavage à l’alcool, une absolue.
L’absolue de frangipanier existe, mais elle reste rare et coûteuse. La plupart des parfums qui évoquent la fleur la recomposent : le parfumeur assemble d’autres matières naturelles et des molécules de synthèse pour retrouver l’odeur de la fleur vivante, sur l’arbre. On parle alors d’un accord.
Au cœur de Sylphie
Dans Sylphie, la fleur de frangipanier occupe le cœur, aux côtés du jasmin sambac. Camille Aubrac a choisi de marier une absolue et un accord composé à l’atelier : l’absolue apporte la matière et sa densité crémeuse, l’accord rend la fraîcheur de la fleur coupée, que l’extraction efface un peu. Le jasmin sambac, plus fruité et plus vert que le jasmin de Grasse, prolonge cette facette solaire.
Le frangipanier se révèle quelques minutes après la vaporisation, quand la bergamote et le poivre rose se sont envolés. Il accompagne ensuite la peau pendant des heures, puis se fond lentement dans le santal, l’ambre et le musc blanc du fond. Comme sous l’arbre, c’est souvent le soir qu’on le sent le mieux.